Bienvenue dans un monde où on ne lit plus : pourquoi les dégâts risquent d'être plus importants qu’on ne le croit
Little Nell est-elle morte ? Nous sommes en 1841, à New York.
Des navires britanniques viennent d’atteindre les docks tandis qu’une foule compacte piaffe d’impatience.
Y aurait-il, à bord, la dernière starlette du moment ? Non, la seule question qui vaille est braillée depuis les quais en direction des passagers : le personnage inventé par Charles Dickens dans son roman-feuilleton Le Magasin d'antiquités , dont le dernier épisode vient de paraître dans le périodique anglais Master Humphrey’s Clock , est-il oui ou non encore en vie ? La légende raconte même que certains s’évanouirent en apprenant la nouvelle.
Un lecteur tombé en catatonie ce jour-là et réveillé récemment serait sidéré de découvrir qu'en 2026, un pavé littéraire n’est plus un plaisir populaire, mais un repoussoir.
Il ne faut pas se fier à la vitrine chargée de L’Amie prodigieuse, une librairie située dans le très intellectuel Ve arrondissement de Paris.
Ici, les ouvrages les plus vendus ne sont pas L’inconnue du quai de Javel (528 pages, Flammarion) de Philippe Jaenada , toujours en lice pour le sacro-saint Goncourt, ou Ligne de feu (656 pages, Gallimard) de l’espagnol Arturo Pérez-Reverte, qui postule au prix Médicis étranger.
Mais de petites anthologies d’une centaine de pages disposées sur le comptoir, parfois Le Petit Prince , qui fête ses quatre-vingts ans cette année, ou bien les ouvrages polémiques du moment comme C’était ça ou mourir (Grasset), dont l’auteur, Thélyson Orélien, est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle et au plagiat.
"Les gros livres font peur, il faut les pousser, confie Mustapha Ben Abdeladhim, le gardien des lieux.
Les gens n’ont plus le temps pour ça".
Ce jeune homme qui vient de pousser la porte de L’Amie prodigieuse, le pas déterminé de celui qui sait ce qu’il vient chercher ( De l’inconvénient d’être né, d’Emil Cioran, environ 250 pages) n’y changera rien : d’après le Centre national du livre (CNL), le temps dédié par les Français à la lecture dépassait à peine les 3 h 30 en moyenne par semaine en 2025, soit plus d’une heure de moins qu’en 2023.
En revanche, notre consommation d’écrans hebdomadaire a gagné 49 minutes de plus en deux ans, passant à 23 h 27.
Autrement dit : nous consacrons presque autant de temps aux écrans chaque jour qu’aux livres en une semaine.
Les grands lecteurs se font rares Ere "post-alphabétisée" Nous ne lisons pas seulement moins, mais moins bien.
D’après les derniers chiffres de l’OCDE pour la France, 28 % des 16-65 ans avaient un niveau faible en littératie en 2022-2023 ; c’est-à-dire qu’ils pouvaient au mieux comprendre des textes courts.
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