Corée du Sud : l’essor du “bakje”, soit la tendance à “afficher” publiquement les autres
Un joueur de tennis forcé d’annuler un match à la dernière minute pour se rendre aux urgences. Son partenaire de jeu, furieux, qui lui demande de prouver sa visite à l’hôpital. “Je vais te ‘bakje’”, le menace-t-il, en référence à cette pratique consistant à afficher publiquement sur Internet les faits et gestes d’une personne, pour en “archiver les erreurs”, relate le quotidien Chosun Ilbo .
En coréen, bakje (박제) signifie littéralement “taxidermie”, ou le fait de conserver les dépouilles d’animaux morts en leur redonnant l’apparence de leur vivant, à des fins d’exposition. Sur internet, on “fige” ainsi métaphoriquement les actes ou les paroles d’une personne, jugées répréhensibles de façon subjective, par une personne “en colère ou se sentant lésée”. “Mauvaise expérience au restaurant, dispute en ligne dans les commentaires”, tout peut y passer.
Celui qui dénonce se dote alors d’une force de frappe considérable pour nuire à la réputation de sa cible : le tribunal du Net. Il transforme ainsi une frustration individuelle en “punition collective”, écrit le quotidien. Plus alarmant encore, ce phénomène s’accompagne désormais “de plus en plus de la divulgation d’informations personnelles”.
Ses adeptes se justifient en évoquant “l’intérêt général”, dans une logique préventive. Mais plutôt que l’expression de “convictions morales” ou d’une quelconque grandeur d’âme, les experts y voient surtout la satisfaction de “besoins personnels”. Dès lors, on bascule vite dans le lynchage numérique. Accusé à tort de dénigrer une connaissance, Kim, un commerçant de 43 ans, a ainsi été la cible d’une vague de messages haineux sur les réseaux sociaux.
Fin septembre, ce phénomène a pris une nouvelle ampleur, avec la polémique déclenchée par la sortie du film The Assassin(s) , accusé de déformer l’histoire. Ce dernier suit trois protagonistes enquêtant sur l’assassinat, en 1974, de Yuk Yong-soo, première dame de Corée du Sud et épouse du président de l’époque, Park Chung-hee (1963-1979). Certains députés conservateurs ont accusé le film de laisser planer le doute sur une possible implication de l’ex-dirigeant dans la mort de son épouse, et de se livrer à une “diffamation posthume”. À la suite de sa sortie en salles, des appels à se livrer collectivement au bakje se sont multipliés en ligne et des listes regroupant le réalisateur, les acteurs, mais aussi les personnalités ayant publié des critiques positives sur le film, ont largement circulé sous le titre “Participants et complices”. Ce mouvement s’est même traduit, ensuite, par des manifestations devant le domicile de l’un des acteurs.
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